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Wenceslaus Hollar

L’Aigle et la Tortue

1650

Certaine tortue un peu lasse
De transporter de place en place
Ici-bas son logis, à l’aigle dit un jour ;
« Je voudrais pouvoir à mon tour
Voyager dans les airs ; apprenez-moi, de grâce,
A voler comme vous, à traverser l’espace.
Tantôt en me laissant emporter jusqu’aux cieux,
Je pourrais voir de près le soleil radieux,
L’astre des nuits, les étoiles brillantes,
Et cent autres choses charmantes
Qu’on doit là-haut trouver encor ;
Tantôt en bas, modérant mon essor,
J’irais, grâce à mon vol agile,
Me promener de ville en ville.
Ainsi bientôt j’aurai commodément
Fait avec vous un voyage charmant. »

L’aigle se mit à rire et dit : « Êtes-vous folle ?
Comment supposez-vous qu’on vole,
Lorsqu’avec soi péniblement
Il faut traîner son logement ?
Il est, croyez-moi, bien plus sage
De renoncer à tout voyage,
Que de vous exposer, vous et votre maison,
A de graves périls. » C’était parler raison.

Malheureusement la tortue,
Comme plus d’une bête, est quelquefois têtue.
Elle prie, elle insiste à ce point qu’à la fin
L’aigle cède, et dans l’air il l’enlève soudain :
« J’ai, dit-il, satisfait votre humeur vagabonde ;
Avec moi jusqu’au ciel je vous ai fait monter ;
Mais je ne puis ainsi courir le monde,
Certain objet pressant m’oblige à vous quitter. »

Il la quitte en effet, et notre pauvre bête
Tombe, et sur un rocher va se briser la tête,
En expiant cruellement le tort
Qu’elle eut de n’être pas contente de son sort.

Tel qui veut sortir de sa sphère,
Comme la tortue, est bien fou.
Car mieux vaut aller terre à terre,
Que risquer, en volant, de se casser le cou.

L’Aigle et la Tortue

Collection: University of Toronto (Parthey Pennington Number: P373)
Dimensions: 170 x 260 mm
Text: Henri Jousselin, Nos petits rois, fables et poésies enfantines, 1877


Posted: August 2018
Category: Academia

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