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Jean-François Millet

Le Départ pour le Travail

1863

Cette économie fermée avait sa raison d’être. Le jour où il fallut échanger ou vendre avec le monde extérieur fut aussi la fin de ce monde. Dès qu’ils tentèrent ainsi, pour se procurer un peu de cet argent dont ils n’avaient que faire en vérité, de vendre leur blé et puis bientôt leur lait, mes parents eurent à s’affronter, par des coopératives, à des cours extérieurs bien plus bas, à des blés de production massive, à des laits industriels, et ne réussirent pas à vendre le leur. Ici commencèrent leur défaite et leur disparition. L’inutilité de leur travail leur apparut peu à peu avec le temps. La centralité de ce labeur, qui ne tirait sa force et son sens que de s’exercer dans un lieu centré et refermé, avait fini par disparaître à leurs yeux, et ce sont eux qui disparurent. Le sort de cette petite paysannerie annonçait, dès les années 50, la catastrophe qui s’abattrait sur l’Europe dans les années 90, avec le libre-échange et la disparition des frontières. […] J’appartiens à un peuple disparu. À ma naissance, il constituait encore près de 60 % de la population française. Aujourd’hui, il n’en fait pas même 2 %. Il faudra bien un jour reconnaître que l’événement majeur du XXᵉ siècle n’aura pas été l’arrivée du prolétariat, mais la disparition de la paysannerie.

Le Départ pour le Travail

Collection: Davison Art Center, Wesleyan University (photo: T. Rodriguez)
Dimensions: 310 x 385 mm
Text: Jean Clair, Les derniers jours, 2013


Posted: April 2018
Category: Academia

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