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Jacques Tati

Observer

1977

Des extraits de l’entretien avec Jacques Tati par Claude-Jean Philippe, enregistré le 17 avril 1977.

Les gens prennent pas le temps d’observer. […] Les enfants observent magnifiquement bien. Moi je vois dans Playtime, très souvent, ce sont les gosses de 13 à 14 ans qui ont raconté le film aux parents. Je crois que, pris dans cette compétition, de cette vie moderne, qui est intense, qui est la notre, les gens qui sont dans ce qu’on peut appeler « dans le bain », n’ont plus le temps d’observer.

[…]

Observer, tout est là. On se bâtit un petit univers personnel… L’important est d’avoir quelque chose à dire… La possibilité d’ouvrir une terrasse sur la vie et d’en faire connaître toutes les richesses, fait partie, il me semble, des multiples utilisations du cinéma.

[…]

Pour les gens qui voyagent, ils voient à-peu-près le même aéroport… Parce que quand vous quittez Orly pour arriver à Hambourg… Je n’ai pas vu le dernier qui est à Bruxelles… Mais en fait, lorsque vous quittez l’aéroport de Londres pour aller à Rome, il y a les mêmes hôtesses, il y a les mêmes uniformes, il y a les mêmes compagnies d’aviation, il y a la même marque d’essence… Et en fin de compte il y a les mêmes routes et les mêmes lampadaires… Bon, si bien que les « buildings » qui sont construits se ressemblent… Ceux de Paris sont les mêmes que ceux de New York… Que ceux de Montréal, où j’étais hier après-midi… Bon, alors si vous voulez, sur cette partie du décor uniforme et qui est tout de même assez froid, n’est-ce pas… Et qui a été étudié un peu pour vivre au « garde-à-vous »… Que j’ai essayé, moi-même, de défendre la personnalité et l’individu… Si quelque chose ne marche pas, on peut encore voir Mr. Marcel qui vient avec un tournevis pour réparer ce qui ne marchait pas… En fin de compte, de donner, d’essayer de donner un peu d’humanité…

[…]

J’ai l’impression qu’on vit quand même mieux en observant. Je crois qu’aujourd’hui les gens n’ont plus le temps d’observer. Avant de faire Playtime je me suis placé sur un pont de l’autoroute et j’ai vu les gens partir le dimanche en détente. Je suis resté deux heures sur ce pont. Les voitures n’ont pas arrêté de défiler et je n’ai pas vu un monsieur ou une famille sourire à l’intérieur de la voiture. Où est la détente ? C’est grave… Si c’est pour voir un pare-chocs… Les gens n’ont plus le temps d’observer…

[…]

Moi, je suis un organisateur de récréations. Je vous donne des petites intentions : regardez un peu ce qui se passe ; vous allez voir que peut-être en observant, vous allez trouver d’autres personnages… et vous allez peut-être défendre, à ce moment là, vous-même, que la gentillesse existe. Parce qu’en faite, être tout le temps pris dans cette vie ultra rapide, débordante d’activités, de fausses activités en fait, on oublie, on ne regarde pas les gens qui nous entourent.


Posted: October 2020
Category: Essays

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