ES

Charles Ferdinand Ramuz

Taille de l’homme

1933

C’est ici un point essentiel, sur lequel on nous permettra de nous étendre plus longuement. Peut-être, en effet, le paysan n’existera-t-il plus très longtemps encore. Hélas ! peut-être bien que le paysan est une espèce d’homme qui est en train de disparaître et sûrement même qu’elle va disparaître, si la société tout entière évolue dans la direction qu’ont prise les Soviets.

Il faudrait donc le définir, et non pas seulement comme type social, mais comme type humain, même si nous ne définissons en lui qu’un moment de l’histoire humaine et s’il ne représente plus, dès à présent, conformément aux vues du matérialisme dialectique, qu’un « stade » déjà dépassé dans l’évolution de l’homme. Le paysan a été et est encore essentiellement l’homme de l’outil, l’homme de ses mains, l’homme non spécialisé, en même temps que l’homme nécessaire, puisqu’il tirait nos nourritures de la terre, étant placé en plein cœur de la nature, obéissant docilement aux ordres des saisons et à leur succession.

Le paysan dépendait d’un sol qu’il ne modifiait pas ou qu’il ne modifiait que peu ; le paysan dépendait d’un ciel qui lui semblait parfaitement immodifiable, étant perpétuellement placé, lui-même, tête baissée, sous les menaces de l’orage ou de la pluie, ou de trop de sécheresse, au milieu de risques de toute sorte contre lesquels il ne pouvait rien, qu’il subissait, qu’il acceptait, vivant dans une résignation pleine de sagesse, car elle était le plus souvent anoblie par une foi et la vénération, c’est-à-dire l’adoration de ces forces naturelles qu’il ne pouvait comprendre, contre lesquelles il lui était impossible de s’insurger, dont il ne pouvait tout au plus qu’essayer de détourner les menaces par la prière ou certains rites.

Le paysan était primitivement l’homme (que nous ne sommes plus et qu’il n’est plus entièrement lui-même) qui satisfaisait à tous ses besoins par son seul travail, trouvant non seulement à se nourrir, mais à s’abriter et à se vêtir sur place. On a pu connaître encore dans certaines vallées écartées un paysan de ce type-là, c’est-à-dire le paysan complet : c’est-à-dire un homme resté complètement en dehors de la circulation des marchandises et des échanges, pouvant parfaitement se passer de tout apport étranger, c’est-à-dire à la rigueur pouvant se passer d’argent, puisqu’il n’avait pas besoin d’acheter : plantant le chanvre et le lin dont il faisait sa toile, ayant la laine de ses moutons pour tisser ses habits, semant dans nos climats du blé pour son pain et provignant la vigne pour avoir de quoi boire.

Le paysan, ce paysan-là, le vrai paysan (qui existe peut-être encore) était donc de tout côté en contact avec la nature, dépendait entièrement d’elle et ne dépendait que d’elle ; de sorte que ses relations d’homme à homme, d’ailleurs étroitement limitées, et exception faite sans doute de certains échanges non moins limités, étaient commandées par de tout autres facteurs que les économiques. Elles étaient essentiellement « naturelles », elles aussi, étant fondées sur les besoins de la chair et du cœur, le besoin où l’homme est de la femme, c’est-à-dire sur le père et la mère, dont le caractère sacré constituait la clé de voûte de toute la famille. La famille paysanne était, et reste, en de nombreux endroits, la véritable unité sociale, car elle se confond avec l’« équipe exploitante » du domaine, lequel suppose une ferme souvent entourée de murs, ou une maison souvent isolée, ou bien encore au centre du village une façon d’activité fermée, une autarchie comme on dit.

Ce qui réunissait les hommes, car ils étaient réunis quand même et même bien plus étroitement que de nos jours, c’était une métaphysique ou une religion, un ensemble de croyances (ou de superstitions) superposées à leurs activités séparées et elles-mêmes déterminées par la terre et le ciel, par les saisons, par la pluie, la gelée, le beau temps, les chaleurs, la sécheresse, toutes les choses naturelles (il faut sans cesse y revenir) : c’est-à-dire une succession, c’est-à-dire un ordre, c’est-à-dire un rythme ; et, comme il échappait à l’homme, l’homme n’avait qu’à s’y plier.

Or les Soviets ne se plient et prétendent essentiellement ne se plier à rien et ne pas se plier aux choses, mais plier les choses à eux. Oh ! tout entouré d’air, d’humidité, ou dans le soleil et dans le vent, penché sur les cornes de ta charrue ou ployé en deux dans ta vigne, que tu es petit, paysan, quelle médiocre taille est la tienne, mais, en même temps, tu as été grand (d’une autre grandeur) et tu l’as prouvé. Car tu étais tout perdu dans la nature et tu ne te défendais contre elle que par ses moyens à elle, la craignant sans cesse, mais l’interrogeant ; lui dérobant quelquefois ses secrets, et, constatant par exemple que la terre de ton champ était trop maigre, l’enrichissant avec du fumier (qui est encore une chose naturelle) ; surajoutant ainsi à la nature la nature et ta nature à toi, c’est-à-dire une force et une intelligence, n’ayant guère pour les amplifier et en accroître les effets que la fourche ou la faux, le râteau ou la bêche, et recourant à l’animal, qui est encore une force naturelle, quand tes propres forces ne suffisaient pas.

Ils domptent maintenant l’électricité ; — toi, tu as amorcé la civilisation en domptant le cheval et la vache, paysan de nos climats, le mouton et la chèvre, forçant peu à peu et avec patience à t’obéir ce qui n’obéissait d’abord qu’à ses propres instincts. Tout le temps en contact direct, ainsi, avec les êtres et les choses existant en dehors de toi ; — créés par qui ? et tu disais par Dieu ou par les dieux ; — en communication avec Dieu ou les dieux lesquels circulent incessamment dans les canaux des plantes et éclatent joyeusement chaque printemps, sous des espèces vertes, roses, blanches, dorées, où tu reconnaissais Flore, Cérès ou Bacchus ; — où tu reconnaissais, t’étant peu à peu élevé au-dessus de ces forces particulières et partielles, une grande Force centrale, cause de tout.

Les Soviets disent : « Il n’y a pas de Dieu » ; c’est pourquoi ils aiment la machine. Ils ne l’aiment pas seulement pour son utilité ; ils l’aiment encore et surtout pour sa signification. Car la machine, on y revient, est un intermédiaire. Elle intervient, avec sa force, entre l’homme qui la dirige et la matière qu’elle triture. Elle n’intervient pas seulement avec sa force ; elle intervient avec ses gestes, car elle en a, avec son rythme à elle et toute son allure, que l’homme, qui la dirige ou prétend la diriger, est bien obligé d’accepter d’avance ; — de sorte que, quand on nous dit qu’un jour la machine servira l’homme au lieu qu’aujourd’hui c’est l’homme qui la sert, il faudrait d’abord s’entendre sur le sens qu’on donne au mot de servir.

Mais il y a, d’autre part, que la machine supprime l’effort ou tout au moins, à la limite, est censée une fois devoir le supprimer, et c’est essentiellement ce que les Soviets ont retenu. Car ils jugent l’effort (physique) abrutissant pour l’homme. Ils jugent que ce « contact direct », dont on parlait tout à l’heure, n’est pour l’homme qu’un esclavage, dont ils prétendent le libérer. Ils ne veulent voir que ce qu’il y perd, ils ne veulent pas voir ce qu’il y gagne. En somme, leur prétendu matérialisme dresse l’homme contre la matière : il tient pour un gain tout ce qui l’en isole, — au nom d’une abstraction de l’homme, c’est-à-dire d’un homme partout le même et d’un homme universellement conçu en fonction de leur idéologie (c’était déjà l’homme des jacobins) ; au nom aussi d’un homme abstrait (c’est en quoi consiste pour eux sa dignité), on veut dire fondé tout entier sur une partie de lui-même, qu’ils appellent la pensée, qu’on peut appeler la raison, mais qui n’est peut-être que l’orgueil.

Et la machine est admirablement faite pour flatter l’orgueil de l’homme, car elle lui dit : « Bientôt tu ne travailleras plus de tes mains. » Mais en même temps elle lui dit : « N’oublie pas que c’est toi qui m’as faite »,et l’orgueil de l’homme croit que c’est vrai et l’orgueil de l’homme voit encore qu’il va la perfectionner (la machine). Où s’arrêtera ce perfectionnement ? se dit-il. Grâce à elle (la machine) qui vient de moi, et sinon telle qu’elle est, du moins telle qu’elle sera bientôt, je vais supprimer la nature, et, là où elle est hors de mon atteinte, je la supprimerai par d’autres moyens, — en la comprenant.

Qu’ai-je à faire du paysan ? dit l’homme mécanicien ; j’ai encore besoin de lui peut-être, mais ce ne sera plus pour longtemps. Et, si j’ai encore besoin du ciel et de la terre, c’est d’une terre et d’un ciel entièrement modifiés par moi, où finalement, seule, ma volonté sera faite. Voyez bien que dès aujourd’hui, par exemple, l’ère mécanicienne, qui n’en est pourtant qu’à ses débuts, a déjà supprimé en beaucoup d’endroits les saisons, grâce à un système de chauffage souterrain, auquel on sur-ajoute un système aérien de vitrages. Le paysan attendait l’été pour récolter ses fruits : nous, c’est l’été lui-même que nous récoltons toute l’année par nos machines.

Nous allons départager les différents pays en grandes zones de cultures, et nous les industrialiserons (c’est leur mot). Nous refaisons la terre à notre idée ; elle est chimie, nous l’analysons, nous en modifierons la teneur chimique, lui incorporant tel élément, lui en soustrayant tel autre, selon les productions que nous allons exiger d’elle. Nous allons opérer en toute chose par le moyen de la transmutation de la matière, c’est-à-dire, par exemple, que nous fabriquons déjà nos engrais avec l’air. Nous unifierons les trois règnes (le minéral, le végétal et l’animal). Nous venons avec nos machines, nous empruntons à un des règnes pour enrichir l’autre et celui-ci, ayant été enrichi, pourra à son tour prêter au premier.

Aux équipes liées par le sang, la cohabitation, l’immobilité en un lieu et l’immobilité d’esprit, c’est-à-dire à la famille, nous allons substituer des collectivités d’esprits ou d’intelligences, — des collectivités volantes, des collectivités ouvrières qui ne feront plus que passer de la machine à la machine, quittant l’usine pour les champs. Nous allons unifier l’homme par la suppression du paysan. Car la machine est partout la même, la race mécanicienne partout la même : nos kolkhoses et nos sovkhoses le prouvent bien.

On peut dès à présent imaginer l’époque, qui n’est plus lointaine, où une vaste émigration quittera les villes au printemps, grimpée sur les tracteurs, parce que c’est dans le tracteur qu’est la force et l’homme n’emploiera plus sa force à labourer la terre, mais il commandera à une force qui, elle, labourera. Et, à l’automne, en sens inverse, le peuple des ouvriers rentrera à l’usine, — car il n’y aura plus de fermes, ni de villages, ni de maisons paysannes (tout cela c’est du passé) ; — il n’y aura plus de paysans, il n’y aura plus d’une part des paysans, et d’autre part des ouvriers, mais sur toute l’étendue du territoire, qui finira par être toute la terre, une seule masse de travailleurs conscients et organisés.

C’est ce qu’annoncent les Soviets (ils ne sont pas les seuls à le faire). Ils remplacent en toute chose (mais on l’avait fait avant eux, on avait commencé à le faire avant eux) les notions vécues par les notions apprises (et on sait lesquelles). Ces matérialistes sont aussi, on le voit, des idéalistes : j’entends des esprits abstraits qui se font une idée de l’homme, et s’efforcent de le ramener le plus possible de la diversité où il est réellement à la ressemblance de cette idée.

Et non seulement les grands ordres d’activité, comme celui qui se sert de l’outil et celui (plus récent) qui emploie la machine, sont à ramener à un type commun ; mais encore les races et les langues. La lutte étant engagée contre la nature, il faut voir que la race est de la nature, et la langue est de la nature, de sorte que la race et la langue sont par là même condamnées : ce n’est pas pour rien que la République soviétique organise partout des cours d’espéranto. Et qu’il y ait encore des jaunes, des noirs et des blancs parmi les hommes, peut-être est-ce là seulement des traces d’un passé que nous sommes en train d’abolir : peut-être ne tarderons-nous pas à connaître, grâce aux progrès de la science et par le fait d’un métissage extrêmement poussé, un type d’homme universel partout le même, et non seulement intérieurement le même, mais encore extérieurement, pour les yeux : quelque chose de café au lait.

1 + 1 + 1 : l’unité étant l’homme, l’unité étant égale à toute espèce d’autre unité, les unités étant ainsi parfaitement interchangeables, donc déplaçables en tout sens, par équipes constituées, puis dissoutes, selon les besoins du plan ; car toute besogne s’exécutera d’après un plan (abstrait), n’étant plus imposée par la nature ; l’individu n’étant plus retenu, ni fixé nulle part par un goût naturel : celui d’un certain climat, ou d’une terre, ou d’un paysage ; car l’homme dira : où suis-je né ? l’homme ne saura même plus où il est né ; ou d’un certain genre de vie, car il n’y aura plus qu’un genre de vie ; et ni enfin par l’amour de la femme, car la femme ressemble à la femme comme l’homme à l’homme : ce n’est qu’un sexe et certaines fonctions.

Cet humanisme-là, en somme, ne voit dans l’univers qu’un énorme agrégat de quantités : c’est pourquoi cet humanisme n’aime pas l’univers. On ne peut pas aimer la quantité, on n’aime que la qualité.


Posted: June 2023
Category: Essays

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